Pétrole : Quels risques pour les approvisionnements de l’Europe ? Une étude du Shift Project, mai 2021.

En Mai 2021, le Shift Project publiait sous l’égide du Ministère des Armées français une étude approfondie sur la menace que constitue l’approche de l’inéluctable « pic pétrolier », et ses risques spécifiques pour les pays de l’UE, qui figurent parmi les premiers importateurs mondiaux de brut. Il s’agit d’une étude majeure, avec un niveau de détails rarement observé dans des études prospectives sur la disponibilité du pétrole. Ce travail approfondit une problématique explorée dans un précédent rapport du Shift publié en juin 2020.

Trois éléments concernant le travail des auteurs sont à souligner.

  1. L’élément méthodologique clé de cette étude est qu’elle s’appuie sur une base de données pétrolières qui fait référence au sein de l’industrie des hydrocarbures. Il s’agit de la base de données de Rystad Energy, l’un des leaders mondiaux de la collecte de données pétrolières, qui fournit un niveau de détail qui va bien au-delà de ce qui est utilisé dans la plupart des études sur le futur du pétrole. Les auteurs ont eu accès à des informations fondamentales gisement par gisement, telles que l’année de découverte, le statut (en production, en développement, découvert mais non-développé, abandonné), les réserves prouvées et probables, le type d’hydrocarbure (brut, condensat, liquide de gaz naturel, gaz naturel), le type de réservoir (compact ou conventionnel), la localisation, les dépenses en capital et exploitation, le type d’infrastructure et de technologie utilisées.
  2. Ces données ont été analysées et traitées par des experts issus du milieu pétrolier, ayant une longue expérience des aspects géologiques, techniques, et économiques de l’exploitation pétrolière. Pour assurer une plus grande fiabilité à leur travail, les auteurs ont vérifié la cohérence des données économiques et physiques de la base de données Rystad. Cette étape de validation a été conduite sur 18 gisements, que les auteurs ont étudiés avec leur propre méthodologie et des informations confidentielles obtenues grâce à leur accès privilégié auprès de certains acteurs de l’industrie pétrolière.
  3. Comme pour la publication d’un article scientifique, un comité de relecteurs a été sollicité pour donner un avis et, ce qui constitue un plus par rapport aux publications scientifiques, les commentaires ne sont pas restés confidentiels mais ont été publiés avec l’étude.

L’étude du Shift Project analyse les perspectives de production future de pétrole des 16 principaux pays fournisseurs actuels de l’UE, aux horizons 2030 et 2050, et présente les résultats sous forme de monographies avec des informations détaillées : l’historique des découvertes et des réserves restantes, la quantité de pétrole découvert en fonction du nombre de gisements découverts, l’historique de la taille des gisements découverts, l’historique de production selon le type d’hydrocarbure, selon la décennie de découverte du gisement et selon la localisation (sur terre, en mer), l’historique de la durée qui s’écoule entre la découverte et la mise en production d’un gisement, l’historique de la taille des gisements mis en production, l’historique de la répartition de la production entre les 10 plus grands gisements et les autres, l’historique du nombre de gisements en exploitation, la répartition de la production et des ressources restantes selon le breakeven, les projections de production après 2020 en fonction du statut du gisement (en production, en cours de développement, identifié, à découvrir) et du type d’hydrocarbure (hydrocarbures liquides ou seulement brut).

Les 16 pays analysés sont les suivants : Algérie, Angola, Egypte, Libye, Nigéria (Afrique), USA et Mexique (Amériques), Arabie Saoudite, Azerbaïdjan, Irak, Iran, Koweït, Kazakhstan (Asie), Norvège, Royaume-Uni et Russie (Europe). Avoir accès à un tel niveau de détails pour des pays opaques comme l’Arabie Saoudite ou l’Irak mérite d’être souligné, et c’est l’un des points forts de cette étude.    

L’étude montre des tendances lourdes. Les 16 pays présentent un déclin tendanciel des découvertes, le délai entre découverte et mise en production est croissant, et la taille des gisements découverts et mis en production décroît au fil du temps, le corollaire étant que le nombre de gisements en exploitation est en hausse continue. Avec de faibles découvertes qui ne compensent pas les volumes extraits, il ne resterait dans les gisements que 30% du pétrole découvert jusqu’à ce jour.


L’étude conclut que la production agrégée de brut des 16 pays, hors LTO, sera inférieure de plus de 10% en 2030 par rapport au niveau de 2019, et que le déclin se poursuivra au-delà de 2030. Le LTO des Etats-Unis ne permettra pas d’enrayer ce déclin après 2030, ou même avant dans une hypothèse basse. Il s’agit là d’une nouvelle préoccupante pour l’Union Européenne, dans la mesure où elle est en concurrence avec la Chine, l’Inde et d’autres pays à fort potentiel de croissance pour ses approvisionnements en brut,  et que l’augmentation de la consommation domestique de nombreux pays exportateurs tend à réduire graduellement leur capacité d’exportation.

A la suite de cette publication, le 13 juillet 2021, les auteurs ont publié une tribune dans Les Echos , alertant de probable pénuries de pétrole à brève échéance. Matthieu Auzanneau, directeur du Shift, a également donné une interview pour le magazine Futuribles qui a été publiée sur YouTube le 15 juillet 2021, et a donné lieu à un article dans le numéro 443 de juillet-août, intitulé L’inexorable déclin du pétrole. L’Union européenne, première victime de la pénurie ?


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