Revue du Pic pétrolier n°4
11 août 2009
1. Selon, l’AIE, le pic du pétrole est plus proche que prévu
Dans un entretien rapporté par le quotidien britannique The Independent, Fatih Birol, chef économiste à l'Agence internationale de l'énergie, affirme que le pic pétrolier aura vraisemblablement lieu dans dix ans, soit au moins dix ans plus tôt que prévu par la plupart des estimations des pays de l'OCDE, et qu’une pénurie de pétrole après 2010 pourrait "compromettre tout espoir de reprise après la crise économique actuelle".
Une première évaluation détaillée des principaux gisements pétroliers mondiaux a en effet montré que la plupart des plus grands gisements avaient déjà atteint leur pic, et que le taux de déclin de la production pétrolière est à présent pratiquement le double de ce qui avait été calculé deux ans auparavant. On doit également ajouter à cela un sous-investissement chronique de la part des pays producteurs de pétrole. Fatih Birol ajoute que "Nous devons quitter le pétrole avant que ce soit lui qui nous quitte, et nous devons nous préparer pour ce jour. Le plus tôt nous nous y mettrons, le mieux ce sera, car l’entièreté de notre système économique et social est basé sur le pétrole, aussi changer cela prendra beaucoup de temps, beaucoup d’argent, et nous devons prendre ce problème très au sérieux…De nombreux gouvernements sont maintenant de plus en plus conscients que les jours du pétrole facile et bon marché sont terminés…[cependant] je ne suis pas du tout sûr que les gouvernements se rendent compte des difficultés auxquelles nous devrons faire face pour assurer l’offre en pétrole".
2. Pic du pétrole : le Parlement Bruxellois a voté une résolution, il faut maintenant agir
par Jean Baptiste Godinot, asbl Respire, Patrick Brocorens, ASPO
Le 19 décembre 2008, le Parlement de la Région Bruxelles-Capitale a voté à l’unanimité moins 6 abstentions du Front National et du Vlaams Belang une « Résolution visant à préparer la Région de Bruxelles-Capitale aux pics du pétrole et du gaz ». Ce texte avait été déposé un an plus tôt par Mme Céline Delforge (Ecolo), M. Didier Gosuin (MR-FDF), Mmes Julie Fiszman (PS), Marie-Paule Quix (SPA), M. André du Bus de Warnaffe (CDH), Mmes Brigitte De Pauw (CD&V) et Adelheid Byttebier (Groen !) suite à une initiative de la société civile puisque le travail scientifique sur lequel il repose a été réalisé par l’ASPO, alors que l’asbl Respire assurait la coordination politique préparatoire à son adoption.
Cette résolution est d’autant plus significative que les députés signataires représentent la majorité et l’opposition, et qu’ils sont Francophones et Néerlandophones. L’adoption de ce texte démontre que malgré les jeux politiques habituels, il est toujours possible de se rejoindre par-delà les particularismes sur des enjeux cruciaux qui concernent le bien commun.
Il y a un an, le défi posé par la diminution attendue de la production mondiale de pétrole et de gaz avait connu une percée dans l’opinion publique, mais la baisse des prix du brut due à la récession le relégua aux oubliettes. Or, l'actuelle récession est elle-même liée à la flambée du brut qui l’a précédée - souvenons-nous que la finance s’effondrait deux mois après que le baril atteignait à l’été 2008 le niveau des 150 dollars. Contrairement à ce qui a été souvent répété, l’éclatement de la bulle des « subprimes » ne serait donc pas la cause de la crise financière, mais le symptôme d’une crise plus importante dans laquelle la dépendance aux énergies fossiles tient une place prépondérante (voir les études des économistes J. Rubin et J. Hamilton par exemple). Les ménages américains consommant à crédit, se déplaçant avec des véhicules excessivement énergivores, achetant leur maison via des prêts à taux variables, et se chauffant au mazout, tout cela était possible en 1998 avec un baril avoisinant les 10 dollars. Ca ne l’était plus en 2006, quand il franchissait 70 dollars, soit une augmentation d’environ 600 % en 8 ans ! Avec l'augmentation du coût de la vie, de plus en plus d’américains furent incapables de rembourser leurs crédits dont les taux avaient entre-temps augmenté, ce qui entraîna l’explosion de la bulle immobilière et le jeu de domino que l’on sait. La « crise » actuelle fut engendrée par un système financier déséquilibré qui repose sur une économie de « croissance » tirée par l’endettement et une consommation, elle aussi croissante, d’énergie bon marché. Lorsque le prix de l’énergie s’envola, les conditions de permanence de ce système ont flanché et toute la structure a tremblé.
Le rôle crucial des prix du brut a été largement sous-estimé dans l’enchaînement des causes qui ont conduits à la récession. Il n’est donc pas étonnant que l’on continue sur l’air de la même chanson, et que l’on se trouvera confronté aux mêmes problèmes – en pire – dès que « la machine sera relancée ». Dès l’automne 2008, l’Agence Internationale de l’Energie avait alerté que les projets pétroliers prévus ne pourraient bientôt plus compenser le déclin de production des gisements existants, estimé à environ 4% par an. A présent que les investissements se sont effondrés avec la récession, la situation apparaît plus précaire encore, car au manque de capacité de production prévu d’ici 2015 (environ 8% de la consommation de 2008), s’ajoutent des annulations de projets (2% de déficit supplémentaire), ainsi que des retards importants (5% de plus). La « relance » économique relançant la consommation de pétrole, nous nous cognerons à nouveau sur le plafond de production du pétrole en subissant une nouvelle flambée des prix. Or justement, les économistes voient poindre à l’horizon les premiers signes de reprise. Du coup, les prix du pétrole repartent à la hausse. Mais ne nous y trompons pas, un renchérissement rapide de l'or noir hypothèque toute sortie de crise facile, et annonce d’ores et déjà une prochaine rechute aux effets plus durs encore, particulièrement pour les personnes défavorisées. Car après la première vague d’augmentation des prix du pétrole observée l’été passé, les pauvres sont aujourd’hui plus pauvres, les Etats plus endettés, l’économie plus fragile. Toute rechute risque donc d’être plus violente encore.
Comment sortir de cette ornière énergétique où des prix du pétrole trop élevés détruisent l’économie, et où des prix trop faibles découragent la mise en place de solutions ? Comment éviter les catastrophes sociales, environnementales, économiques et démocratiques vers lesquelles elle conduit en droite ligne ? Quelles solutions sont envisageables ?
Avec la résolution « pic du pétrole et du gaz », le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale s’engageait à réaliser des études d’incidence et un « plan de réduction de la dépendance de la Région vis-à-vis du pétrole et du gaz ». Or, aucune action ferme n’a encore vu le jour bien que le pic pétrolier soit certainement déjà sur nous, et qu’il eût été recommandé de s’y prendre 10 à 20 ans à l’avance pour atténuer les effets les plus négatifs du pic pétrolier. Mieux vaut tard que jamais, dit-on, et la remontée des prix du brut est un signal très fort que la Région ne peut pas ne pas entendre. A moins d'adopter rapidement un plan soutenable d’amortissement des effets du pic pétrolier, le futur gouvernement de la Région devra assumer la responsabilité grandissante des effets socioéconomiques d’une crise à la racine énergétique particulièrement profonde.
Résolution bruxelloise Pic du pétrole A-446/3
3. Quel scénario pour le franchissement du pic pétrolier ?
Le scénario le plus probable concernant le franchissement du pic pétrolier – et les premières indications vont dans ce sens – est le scénario dit du plateau ondulant, qui se déroule selon ce qu’on pourrait appeler un cercle vicieux en trois actes:
1) Une hausse rapide du prix du pétrole due à une offre insuffisante et amplifiée par la spéculation entraîne des dégâts économiques et financiers.
2) Comme l’illustrent les crises asiatique de 1998, des valeurs technologiques de 2001, et économico-financière de 2009, un ralentissement économique ou une récession fait baisser la demande en pétrole. Ce faisant, le prix du pétrole diminue lui aussi, ce qui provoque l’annulation de nombreux projets énergétiques (pétroliers et renouvelables), soit parce que ces projets deviennent économiquement moins rentables, soit par manque de crédits pour les mettre en œuvre.
3) Une reprise économique et/ou un recul ponctuel des investissements énergétiques fait de nouveau s’entrechoquer les courbes d’offre et de demande en pétrole, dans le premier cas parce que la demande augmente, dans le second cas parce que l’offre finit par diminuer. Il en résulte une nouvelle flambée des prix du pétrole qui nous ramène au point 1).
Ce scénario est à l’œuvre depuis environ 2005. En effet, depuis cette date, la production pétrolière n’augmente plus et ondule à présent au gré des aléas économiques. Comme l’AIE annonce un problème de pénurie après 2010, c’est que nous avons certainement déjà atteint le pic pétrolier, qui de part sa forme écrasée et aplatie sous forme de plateau a inévitablement lieu plus tôt et s’étendra sur une durée plus longue qu’un pic « idéal » sans contraintes d’investissements et de demande. Le scénario du plateau ondulant est illustré ci-dessous, les niveaux futurs de prix et de production, et la durée du plateau étant purement illustratifs. En effet, une course entre le déclin de la production et de la demande, l’un et l’autre se stimulant mutuellement via les étapes 1-3, pourrait raccourcir significativement la durée du plateau. Les forces en œuvre sont difficiles à quantifier car elles dépendent notamment de l’état futur de l’économie et de la géopolitique (cette difficulté explique probablement en partie le changement d’attitude de l’AIE, qui l’année passée ne voyait aucun pic d’ici 2030, mais à présent le voit dans 10 ans, ce qui semble encore trop optimiste vu l’annonce d’un risque de pénuries après 2010).

Une compréhension du mécanisme de formation du plateau ondulant est nécessaire pour y trouver une parade, ou du moins en atténuer les effets. Dans le cas contraire, des phénomènes de renforcement de ce scénario vont immanquablement se produire, par exemple, la baisse des recettes due à une crise économique incite tant les entreprises que les gouvernements à limiter leurs dépenses, et parmi elles, les dépenses de recherche et développement, ce qui ralentit d’autant la recherche de solutions (pour combler son déficit budgétaire, la Californie décida ce 20 juillet 2009 d’éliminer pour 3 milliards de dollar de dépenses pour les universités, ce qui représente 20% des coupes budgétaires). Les entreprises limiteront aussi leurs dépenses via la délocalisation et la réduction du nombre de sièges de production, ce qui au final se traduit par une demande accrue en transports, et donc en énergie, en pétrole. Pour éviter des dégâts sociaux à court terme, les gouvernements peuvent être tentés de soutenir financièrement des secteurs condamnés à la contraction par le pic pétrolier, et vont ainsi s’épuiser davantage en investissant dans « le passé » au lieu d’investir dans le « futur ».