Conférence ASPO 6
21 septembre 2007
La sixième conférence internationale de l’ASPO qui s’est tenue à Cork en Irlande du 17 au 18 septembre s’est penchée sur l’évidence d’un Pic pétrolier imminent, ainsi que sur les conséquences sociales, politiques, et économiques. Parmi les orateurs : Eamon Ryan, Ministre irlandais des Communications, de l’Energie, et des Ressources Naturelles, Edward Schreyer ancien Gouverneur Général du Canada, et James R. Schlesinger, ancien Secrétaire à l’Energie des Etats-Unis.
James R. Schlesinger, ancien Secrétaire à l’Energie des Etats-Unis, ouvrit la session en affirmant que le Pic du pétrole est à présent accepté comme un phénomène inévitable, un seul baril de pétrole étant découvert pour trois barils consommés, et le débat se résume désormais à savoir quand ce Pic aura lieu. Lorsque le Président Carter proposa de se lancer dans les énergies renouvelables et les économies d’énergie en 1979, l’industrie pétrolière s’esclaffa, affirmant que « réduire la consommation n’est pas la manière de faire des américains ; produire plus est la manière américaine ». Mais actuellement la situation a changé – le monde a besoin de découvrir l’équivalent de 4 ou 5 Arabie Saoudite pour soutenir la production –, et le National Petroleum council affirme désormais que le renouvelable et les économies d’énergie sont nécessaires. Lord Oxburgh, ancien chairman de Shell, affirma que le challenge est à présent si urgent que toutes les alternatives devraient être explorées, même celles qui ne sont pas appropriées pour le long terme. Nous avons besoin de liberté de mouvement, ce qui implique plus de nucléaire et de centrales à charbon, mais ça ne résout pas vraiment le problème des transports, qui sont basés sur des combustibles liquides. Il faut donc trouver des sources alternatives de liquides ou trouver une alternative au moteur à combustion interne, telle que la voiture électrique. Il ne reste cependant aucune alternative à l’utilisation du moteur à combustion interne pour les avions, et c’est pour l’instant un véritable problème. Trouver des réponses optimales au problème du Pic du pétrole prendra des décennies. Eamon Ryan, Ministre irlandais des Communications, de l’Energie, et des Ressources Naturelles, affirma que la conférence ASPO 6 était d’une importance considérable aussi bien au niveau national qu’international, alors que l’Irlande est très exposée en tant que pays, avec 90% de son énergie provenant de combustibles fossiles importés, et 60% provenant du pétrole. Il souligna qu’une approche requerrant l’unité des partis politiques serait nécessaire pour relever le défi énergétique.
Un Pic pétrolier imminent
Différentes prévisions de date de Pic ont été présentées. Mike Rodgers, de PFC Energy, estime que d’ici 2010 le monde hors OPEP aura atteint son Pic et commencera a décliner en dépit des prix élevés du pétrole. Il souligna que la production d’un pays commence à décliner lorsque ses champs de pétrole sont de 50 à 60% vides. L’ancienne Union Soviétique est à 50% vide, et devrait voir sa production augmenter jusque 2014-2018 avant de décliner. En ce qui concerne l’OPEP, les explorations ont conduit à des résultats décevants au cours de 20 dernières années, si bien que depuis les années 80, la production excède les découvertes. Selon PFC Energy, les champs de l’OPEP sont à 40% vides. En totalisant les données, le Pic devrait survenir au niveau mondial en 2014 à moins de 100 Mb/j (contre 85 Mb/j aujourd’hui). Pierre-René Bauquis de l’Institut Français du pétrole voit aussi un Pic mondial à environ 100 Mb/j, mais plus tard, vers 2020. James Buckee, CEO de Talisman Energy Inc, donna une vision provenant des gens de terrain, confrontés quotidiennement au problème de déplétion. Il souligna que ces prévisions sont trop optimistes au vu des pénuries de personnel, d’équipement, de l’augmentation des délais de mise en production des nouveaux gisements, et des taux de déclin élevés observés sur certains gisements (> 11%/an). Jeremy Leggett, CEO de Solar Century, soulignait également que l’augmentation du montant des investissements consentis était largement une illusion, les coûts de forage étant en forte augmentation. L’étude présentée par Chris Skrebowski, éditeur de Petroleum Review, fut l’analyse la plus convaincante quant à la date du Pic, car elle tient compte implicitement de facteurs extérieurs à la géologie, tels que la géopolitique, le montant des investissements, et la rapidité de développement des projets. Parce que le développement d’un gros projet pétrolier prend énormément de temps (environ 6,5 ans), les nouveaux projets qui entreront en production d’ici 2014 sont connus. Skrebowski compare le volume de pétrole apporté par les nouveaux champs d’ici 2014 au volume de pétrole perdu par le déclin des vieux champs ; selon lui, le taux de déclin des vieux champs est d’environ 4% par an. Ses calculs indiquent une faible croissance de la production mondiale jusqu’en 2011, puis un déclin à partir de 2012. Un déclin des capacités existantes de production légèrement différent pourrait déplacer de quelques années la date du Pic (dans un article du journal Le Monde du 27 juin 2007, Fatih Birol de l’IEA – International Energy Agency estime que le déclin des capacités existantes est supérieur, de l’ordre de 8%/an, mais cela n’influence cependant pas la conclusion qui s’impose, à savoir que le plateau de production de pétrole sur lequel nous nous trouvons depuis 2005 correspond bien au Pic mondial du pétrole). Le Professeur Kjell Aleklett, de l’Université d’Uppsala, déclara lui aussi qu’il doutait que le monde atteindrait jamais les 100 Mb/j (contre une demande attendue à 116 Mb/j pour 2030 selon l’IEA, WEO2006), en soulignant que le déclin de la production d’Arabie Saoudite continuait, et ce depuis 2005. Ray Leonard, Vice Président (Eurasia) de Kuwait Energy Co., présenta le potentiel des pétroles non-conventionnels (pétroles lourds du Venezuela et de l’Alberta) comme étant assez limité. Au Canada, de nombreux problèmes empêchent de pouvoir augmenter la production de manière significative, tel que le déclin de la production de gaz naturel, lequel est massivement utilisé pour extraire les hydrocarbures des sables. Cela conduira le pays à devoir faire un choix entre utiliser le gaz naturel pour extraire le pétrole des sables bitumineux ou l’utiliser directement pour l’industrie et les logements. Il ne sera pas possible de faire les deux. Le Venezuela verra le développement de sa production de pétrole non-conventionnel se stabiliser à cause des politiques actuelles qui n’incitent pas à l’augmentation de la production. Au total, le non-conventionnel devrait représenter seulement 4-5% de la production mondiale en 2015.
Un déclin rapide des exportations de pétrole est envisagé
L’une des présentations les plus intéressantes du congrès fut l’étude de Jeff Rubin, Chief Economist de CIBC World Markets, concernant l’évolution des exportations de pétrole d’ici 2010. Les pays exportateurs de pétrole (OPEP, Russie, et Mexique) forment ensemble le deuxième marché consommateur derrière les Etats-Unis. La hausse des prix du pétrole stimulant leur économie, la consommation de pétrole s’envole (le Koweit, +7%/an ; l’Arabie Saoudite +5%/an entre 2001 et 2006). Comme ceux-ci sont désormais incapables d’augmenter de manière substantielle leur production, la hausse de leur consommation se fait au détriment des exportations. Rubin emploie d’ailleurs le terme de « cannibalisme » pour décrire la frénésie avec laquelle ces pays commencent à dévorer leur propre production. Selon ses calculs, les exportations de ce groupe de pays déclineront de 2,5 Mb/j entre 2006-2010, soit 7% des exportations mondiales de pétrole, conduisant rapidement et durablement à des prix au-delà de 100$/b. Il souligne en effet que la demande de ces pays est largement découplée des prix élevés du pétrole à cause de politiques de subsides qui maintiennent les prix de l’essence à la pompe à des niveaux dérisoires. Ces pays participant largement à la hausse de la consommation mondiale, la consommation mondiale est donc elle aussi largement insensible à la hausse des prix du pétrole. Ainsi, la baisse de consommation observée dans l’OCDE en 2006 a été effacée par la hausse de la consommation du reste du monde. A mesure que les pays exportateurs basculent dans leur phase de déclin, c’est à une réduction rapide des exportations de pétrole que nous allons assister. La politique de subsidie menée par les pays exportateurs est en effet politiquement très coûteuse à modifier étant donné que la grande majorité de la population de ces pays est largement exclue de la manne pétrolière et estime donc qu’un prix bon marché pour l’essence est un droit fondamental (l’Iran a réussi à rationner sa population en juin 2007 au prix de violentes émeutes, mais Chavez ne pourrait se permettre ce genre d’exercice, ni la Norvège qui a un taux de déclin de 7%/an. Pour qu’un pays exportateur en déclin maintienne – temporairement – ses exportations à niveau, il doit baisser sa consommation plus rapidement que sa production ne baisse).
Faut-il instaurer un système de rationnement de la population ?
Face au déclin de la disponibilité en pétrole, Richard Douthwaite, de la Foundation for the Economics of Sustainability, et David Fleming, Directeur de The Lean Economy, discutèrent de rationnement afin de réduire la demande en énergie, en utilisant par exemple un système de quotas d’énergie négociables, ce qui aurait le mérite de soutenir les classes les plus défavorisées, qui pourraient y trouver un revenu complémentaire par la vente d’une partie de leurs quotas de consommation. Douthwaite a le sentiment qu’on va droit vers une récession mondiale et que le Pic du pétrole est déjà une réalité pour les pays pauvres.
Quelques mots sur les énergies alternatives
En ce qui concerne le charbon, le Professeur Xiongqi Pang, du China Petroleum University, souligna que les projets de transformer le charbon en carburant sont à présent abandonnés à cause des capacités limitées de la Chine à utiliser le charbon à la fois pour faire tourner les centrales électriques et faire des carburants – la Chine doit à présent importer du charbon pour satisfaire sa demande – et à cause des rendements médiocres du procédé Fischer-Tropsch.
En ce qui concerne le nucléaire, Pierre-René Bauquis de l’Institut Français du Pétrole voit en lui une source importante d’énergie, notamment pour produire de manière bon marché de l’hydrogène ou contribuer à l’exploitation des pétroles lourds. Michael Dittmar, au contraire, affirma que l’industrie allait croître marginalement dans le moyen terme, à cause de l’arrêt de réacteurs existants, ainsi que des capacités de production d’uranium limitées ; selon lui, l’inondation d’une importante mine canadienne, qui ne pourra être rouverte qu’en 2011, pourrait conduire à des pénurie d’uranium d’ici 2010 (d’autres experts affirment cependant qu’une reprise des investissements va à la longue faire repartir la production). Il se montra tout à fait négatif quant à la possibilité de voir un jour la fusion nucléaire produire de l’énergie à l’échelle commerciale.
En ce qui concerne les biocarburants, Lord Oxburgh, ancien chairman de Shell, souligna qu’il faudrait dédier un tiers des terres de culture de la planète à la production d’éthanol et un autre tiers à la production de biodiesel pour satisfaire la demande mondiale, ce qui est inacceptable. Il affirma qu’il faut viser le développement de cultures qui ne sont pas une menace pour la production de nourriture (éthanol cellulosique).
Préparatifs pour l’après-pétrole et changement de mode de vie
Debbie Cook, ancien maire de Huntington Beach, Californie, discuta de la prise en charge des problèmes au niveau local, soulignant que le défi principal sera culturel plus que technologique. Elle présenta quelques exemples, montrant que des services aussi essentiels que le traitement des eaux usées ou la distribution d’eau sont très énergivores. Ainsi, 10% de l’électricité produite en Californie sert à transporter l’eau. Dans le cas du traitement des eaux, une réduction importante d’énergie a pu être obtenue en récupérant le méthane qui se dégage lors du traitement. Elle nota que les médias ont un rôle important à jouer car ils forment l’opinion publique, et que l’opinion publique précède la volonté politique. Cependant, la notion de Pic du pétrole est encore largement absente des médias ; le système possède une inertie énorme. Rob Hopkins, fondateur de Transition Towns (Villes en Transition) montra qu’en 1930, toutes les entreprises étaient détenues localement, et la nourriture largement produite sur place. La transition qu’il voit est le retour du local, avec une influence importante de la communauté dans la prise en main de son futur, ce qui implique collaboration et communication. La ville où son projet est développé, Totnes, possède à présent sa monnaie locale pour encourager le shopping de proximité.